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« Les humoristes ont juste une épée en mousse pour chatouiller les orteils des puissants »

Charline Vanhoenacker, journaliste, humoriste, animatrice et productrice de radio belge, à Paris, le 10 juin 2022.

Charline Vanhoenacker sera la marraine de la sixième édition du Festival international de journalisme. Depuis huit ans, cette journaliste satirique belge est devenue l’une des voix les plus connues de France Inter. Chroniqueuse dans la matinale et animatrice de l’émission « Par Jupiter ! », elle définit l’humour politique comme « un oxygène de la démocratie ».

Diriez-vous que, depuis 2014, sur France Inter, vous faites du journalisme ?

J’ai trop de respect pour ce métier pour prétendre être journaliste tel qu’on l’entend. D’ailleurs, je ne fais pas partie de la rédaction de France Inter, mais des programmes de la radio publique. Je dirais qu’une part de mon métier est journalistique. A certains égards, je suis journaliste satirique, mais sans scinder les deux mots.

Chaque jour, mon premier réflexe est de lire les journaux. Que ce soit dans la matinale pour mon billet de 7 h 57 ou l’après-midi dans « Par Jupiter ! », toute une partie de mon exercice relève d’un journalisme alternatif, avec ses propres règles dans la manière de raconter la politique, la société, etc. Alternatif, cela signifie avec une dose artistique et de créativité.

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Cela peut paraître antinomique avec ce qu’on nous apprend dans les écoles de journalisme – où j’ai été formée –, mais je le revendique. Et d’autant plus que nous sommes dans un pays où existe une presse d’opinion. Quand je suis arrivée en France, en 2010, il y avait encore un équilibre entre l’opinion et l’orthodoxie journalistique. Aujourd’hui, la presse écrite, pour survivre et se démarquer, s’est décomplexée et assume de plus en plus son opinion. Regardez Libération qui fait sa « une » avec la caricature de Gérald Darmanin en Pinocchio.

Vous aussi, vous faites de l’opinion. Votre bande dans « Par Jupiter ! » est considérée, par certains, comme une « bande de gauchistes »…

Mais nous faisons de l’humour et c’est assumé comme tel ! Nous sommes les premiers à nous moquer de nous-mêmes, à nous traiter d’islamo-gauchistes et à prévenir qu’on tord les faits, qu’on piétine l’info. Ce n’est pas moi qu’il faut regarder, c’est la rédaction de France Inter. Or, cette rédaction fait son boulot de manière irréprochable. C’est nous qui sommes attaqués. Eh bien, tant mieux si nous servons de paratonnerre à la rédaction. J’en suis ravie !

« La fin des “Guignols de l’info” a causé un tort considérable parce qu’ils incarnaient la seule caricature qui entrait dans les foyers, grâce à la puissance de la télévision »

« Par Jupiter ! » est l’équivalent du dessin de Coco dans Libé ou du dessin à la « une » du Monde. Le lien le plus évident entre la satire et le journalisme, c’est la caricature de presse. On est payé pour grossir le trait, pour être de mauvaise foi. Quant à être de gauche, l’humour politique ayant pour principe d’inverser le rapport de domination, nous sommes juste dans l’opposition.

Le journalisme est pour vous une vocation et votre goût pour la politique est né de votre intérêt pour la satire telle que la pratiquait l’émission « Les Guignols de l’info ». Aujourd’hui, les espaces de satire politique sont devenus rares…

La fin des « Guignols » a causé un tort considérable parce qu’ils incarnaient la seule caricature qui entrait dans les foyers, grâce à la puissance de la télévision. Vincent Bolloré a zigouillé la version initiale quelques mois après l’attentat contre Charlie Hebdo et cela a suscité très peu de réactions. Pourtant, le latex protégeait aussi la démocratie. On a perdu le principal levier de popularisation de la caricature. « Les Guignols » manquent cruellement.

En disparaissant du petit écran, l’humour politique devient mal compris et suspecté de tous les maux. Je m’inquiète qu’on perde cette culture séculaire, car la satire est un oxygène pour la démocratie. Je suis arrivée en France parce que j’ai été nourrie de satire politique française grâce aux « Guignols », à Charlie Hebdo, au Canard enchaîné… Le Canard, c’est mon modèle absolu, j’en suis fan.

En tant que belge, quel regard portez-vous sur le système politique et journalistique français ?

Je suis frappée que des journaux et des télés roulent pour des candidats. Quand Bolloré aide à fabriquer Zemmour avec CNews, je tombe de ma chaise. Personne ne conteste qu’un homme doublement condamné, qui dit que Pétain a sauvé des juifs, soit candidat à la présidentielle. Le résultat, ce ne sont pas les 7 %, c’est le travail qui s’est fait dans les consciences. Les dégâts sont considérables pour la démocratie.

Vous avez récemment publié votre premier essai (« Aux vannes, citoyens ! », Denoël, 160 p., 16 €). Pourquoi ce besoin d’expliquer les vertus de l’humour politique ?

Quand j’ai appris que le New York Times supprimait les dessins politiques, j’ai eu l’idée de ce livre. Même Le Monde n’est pas exempt de ce mouvement, avec le cas Xavier Gorce. Son dessin était raté, mais le retirer après publication, c’était dévastateur. La caricature est malmenée parce que l’humour politique est surinterprété. On lui prête une responsabilité qui le dépasse, on lui cherche des intentions autres que celle de faire rire. Dans la guerre culturelle que les ultraréactionnaires tentent de nous imposer, nous sommes les boucs émissaires.

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Il y a dix ans, la question qui m’était posée était : « Les humoristes sont-ils les nouveaux éditorialistes ? » Désormais, c’est devenu : « Sont-ils des idéologues ? Le bras armé de la bien-pensance ? » Comparer l’humour à un bras armé ! Waouh ! Alors qu’on a juste une épée en mousse pour chatouiller les orteils des puissants.

Votre billet d’humour va disparaître de la grille de la matinale. Pourquoi ?

Il y a deux mois, la direction de France Inter m’a signifié que ma chronique s’arrêterait à la rentrée. L’échange a été cordial, mais j’ai senti qu’il ne servait à rien de batailler, que la décision était prise. La direction m’a expliqué qu’il allait y avoir des changements dans la matinale, que ma chronique en faisait partie, ce que je peux entendre. Sur le moment, cela m’a surprise. Mais voilà déjà huit ans que je réalise cet exercice. Cela demande beaucoup d’énergie. Je prends cet arrêt comme une opportunité, c’est bien de changer. Et on m’a proposé de garder une chronique hebdomadaire dans la matinale.

Ce rendez-vous quotidien va-t-il vous manquer ?

C’est le créneau le plus délicat de l’humour, c’est du funambulisme. L’humoriste politique s’en prend avant tout à celui qui a fauté. J’avais le sentiment d’avoir trouvé le bon ton seulement depuis deux ans. Ce qui va me manquer, c’est de ne plus me retrouver devant des puissants pour les faire descendre de leur socle pendant deux minutes et servir de catharsis aux auditeurs.

Je garde de très bons souvenirs de ces huit années. Evidemment, le « Rends l’argent, François ! » à l’attention de François Fillon, quelques semaines avant le premier tour de la présidentielle en 2017. J’ai aussi beaucoup aimé me déguiser, en panda devant Nicolas Hulot, en colis Amazon devant le patron d’Amazon France ou chanter une chorale sur le burn-out des professeurs devant Jean-Michel Blanquer.

Et que deviendra « Par Jupiter ! » à la rentrée ?

L’émission continue, avec la même troupe. Nous allons réfléchir à renouveler un peu le contenu, mais c’est le changement dans la continuité. Les quatre mousquetaires (Juliette Arnaud, Alex Vizorek, Guillaume Meurice et moi) sont heureux de repartir pour une nouvelle saison !

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